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La création de la (future) Ecole polytechnique : un accouchement difficile !

Les Fondements d’un Enseignement nouveau

 

 

 

École polytechnique

et

                       Franc-Maçonnerie

 

 

 

                                                                                              Alain Queruel

 

 

1. Le contexte lors de la création de l’École

 

 

La date de création de l’École remonte à 1794, donc à la période révolutionnaire. S’il n’est pas question de refaire ici la genèse de la toute nouvelle République, il est par contre indispensable de resituer le contexte qui a marqué l’origine de l’établissement.

 

A la suite de l’exécution du roi (21 janvier 1793), le pays fut en proie aux plus graves dangers : ce furent essentiellement à l’intérieur le soulèvement de la Vendée et à l’extérieur une coalition des monarchies européennes qui menacèrent de le faire éclater. Face à ces périls furent créés le Tribunal révolutionnaire et le Comité de salut public donnant au régime des pouvoirs exorbitants et un caractère dictatorial. Cette emprise autoritaire se confirma bientôt avec la chute du parti girondin et le règne de la Terreur. A la fin de l’année 1793, Robespierre et ses amis étaient devenus les maîtres de la France ; quant aux armées de la République, elles avaient arrêté l’ennemi partout et sauvé la Nation. Cet état dura jusqu’à l’exécution de Robespierre le 9 thermidor an II (27 juillet 1794).

 

Le domaine des sciences était un peu plus calme car il avait procédé à sa révolution quelques années auparavant : après une forte domination de la théorie du phlogistique due à Stahl qui expliquait de manière erronée la carbonatation des métaux par un dégagement de feu (encore appelé phlogistique), les principaux gaz avaient été isolés et Lavoisier avait pu montrer le rôle de l’oxygène dans sa fameuse expérience de la calcination de l’étain.

Du coup, le phlogistique avait vécu tout comme les derniers résidus de l’alchimie et, à l’aide de distingués collègues comme Fourcroy, Guyton de Morveau et Berthollet, le Fermier général avait rédigé une nomenclature des éléments chimiques qui n’a pas beaucoup varié jusqu’à aujourd’hui… S’en était suivi une période d’euphorie ponctuée par un rayonnement unique dans le monde des sciences : au moment de la Révolution et de l’Empire, grâce à une cinquantaine de savants, la France était incontestablement la référence en la matière1. En dehors de cette nouvelle chimie (dite pneumatique) qui allait s’imposer un peu partout, les avancées scientifiques les plus significatives à mettre à leur compte furent les ballons (initiés par les frères Montgolfier) et la mise au point de la meilleure poudre de l’époque, ce qui donna un avantage salutaire aux Sans-Culottes.  

 

2. Des débuts difficiles

 

 

Ceci étant, revenons donc à l’origine de l’École : ce fut le 11 mars 1794 que Barrère annonça à la Convention la fondation de l’École centrale des Travaux publics qui était destinée à former l’élite scientifique du pays dans l’esprit de ses concepteurs : ceux-ci siégeaient depuis quelque temps dans une commission composée des meilleurs savants du moment (Fourcroy, Berthollet, Monge, Guyton, Vauquelin, Hassenfratz…) et des politiques comme Prieur de la Côte d’Or. En fait, il est plus juste de parler à son endroit d’un redéploiement que d’une création ex-nihilo car il existait déjà sous l’Ancien régime une École nationale des Ponts et Chaussées : les conventionnels regroupèrent le Génie et l’Artillerie sous une administration commune et transformèrent l’École nationale des Ponts et Chaussées en une École centrale des Travaux publics. Par ce mot de centrale, ceux-ci voulaient souligner que l’École allait former dorénavant tous les ingénieurs. Finalement celle-ci ouvrit six mois plus tard, le 25 septembre 1794.

 

Entre-temps, Robespierre avait été guillotiné et les nouveaux maîtres du pays souhaitaient marquer leur pouvoir tandis que les scientifiques avaient pour objectif d’imposer un nouvel enseignement en liaison avec les derniers progrès de la science. Il n’était donc pas étonnant que la nouvelle institution fût calquée sur l’École du génie de Mézières (qui n’acceptait auparavant que des aristocrates et qui venait d’être transférée à Metz) dont Monge était issu. Il est clair que les buts de ce dernier, mais aussi de Fourcroy et de leurs collègues étaient de concevoir une école ayant pour finalité de former des ingénieurs et des artistes, c’est-à-dire vouée aux sciences et aux arts (par ce mot, il faut entendre les techniques : ainsi l’illustre chimiste Vauquelin qui enseigna à l’École était maître es-arts), où ils auraient eu toute latitude pour régenter l’École à leur aise. Ce fut d’ailleurs ce qui se produisit puisque l’École se retrouva sous la tutelle de la commission des Travaux publics, en clair des savants eux-mêmes. Concrètement les considérations politiques avaient joué à plein pour la nomination des instituteurs (c’est sous ce vocable qu’étaient désignés les professeurs) qui participaient à un Conseil d’où était élu chaque mois un Président ayant le titre d’Inspecteur. Fort logiquement on retrouvait parmi eux ceux qui avaient réfléchi à son élaboration (ceux cités plus haut ainsi que les protégés de Monge, mais aussi Laplace qui fit bientôt partie du premier jury en mars 1795) et l’ensemble fonctionnait comme une société des sciences et des arts.

A ce stade, il n’est donc pas exagéré d’affirmer que l’École, du fait de la volonté politique qui avait présidé à son instauration et de l’aura de ses enseignants (qui étaient aussi souvent des ardents républicains), fut alors assimilée à une extension de l’Esprit des Lumières.

 

Cet amalgame n’était pas sans danger pour l’avenir de l’École en ce temps de réaction thermidorienne où le pouvoir était revenu aux éléments modérés et où s’était instituée une véritable chasse aux Jacobins un peu partout dans le pays (Monge lui-même ne se sentait pas très en sûreté…) et, par contre-coup, les émeutes provoquées par les derniers Montagnards en avril et mai 1795 (et noyées dans le sang) ne pouvaient que desservir le prestige de l’École qui n’était plus considérée que comme une entité parmi d’autres et était, de fait, condamnée à disparaître. Ce fut Prieur qui sauva l’École : elle changea de nom le 1er septembre 1795 pour devenir polytechnique et un concours d’admission fut ouvert. Quelques semaines plus tard (le 22 octobre), les représentants adoptaient le projet de Fourcroy sur les écoles de service public : comme l’École polytechnique en faisait partie, elle était définitivement pérennisée. Tout au moins on le crut car, deux ans plus tard, les attaques redoublèrent : elles provenaient de certains politiques qui contestaient son utilité et même de l’intérieur de l’établissement puisque Laplace ne se privait pas de critiquer la qualité de l’enseignement. Tout était fait pour l’anéantir : on en veut pour preuve la réduction de son budget des deux tiers d’une année sur l’autre (de 1796 à 1797), ce qui entraîna une suppression des postes et non des moindres puisque Chaptal et Vauquelin firent partie de la charrette. Mais le coup le plus dur vint de la mutation de l’École de génie de Metz en école d’application qui amena le comité central des fortifications à proposer une réforme complète de l’École polytechnique : on commença à parler de faire porter un uniforme aux élèves, mais surtout plus grave de lui faire perdre son monopole de recrutement pour les services publics. Le conflit dura deux ans et l’École fut à nouveau dans le collimateur.

Deux événements vinrent la sauver : d’abord le retour de Prieur dans l’une des commissions chargée de statuer permit de gagner du temps ; puis, à la suite de la glorieuse campagne d’Italie, Monge prit la direction de l’école, ce qui calma les esprits sans toutefois apporter la moindre solution.

 

Mais c’était surtout sans compter sur Pierre-Simon de Laplace (1749-1827) qui était d’abord resté à l’écart du tumulte révolutionnaire dans sa résidence du côté de Melun (il était considéré par les Révolutionnaires comme persona non grata et c’est un miracle qu’il ait survécu à la Terreur) et qui ne réapparut qu’en 1795. Lors de son (bref) passage au ministère de l’Intérieur, dont dépendait l’École (la commission des travaux publics avait laissé échapper cette prérogative et les émules de Lavoisier ne géraient plus l’établissement à leur convenance depuis longtemps), l’auteur de La Mécanique céleste en profita pour imposer progressivement sa vision de l’enseignement qui était fort différente de celle des pères fondateurs et qui mettait l’accent sur les mathématiques, à tel point que trois ans plus tard, alors que l’égalité la plus parfaite régnait initialement entre les mathématiciens et les chimistes, les premiers auront complètement phagocyté les seconds. Ce fut alors un nouveau pouvoir qui se mit en place avec la prééminence de l’illustre astronome, désormais bien assise après la parution de son livre sur le Système du monde en 1796 ; Laplace poussa ses protégés et les intégra autour de Berthollet et de sa personne dans le cercle d’Arcueil.

 

Le coup d’État du 18 brumaire interrompit tous les débats ; Laplace et Monge intervinrent auprès de Bonaparte afin de l’orienter vers la décision idoine, à savoir de ne pas supprimer le monopole sur le recrutement des écoles d’application conformément à la proposition de Fourcroy quatre ans plus tôt. Leurs pressions durent s’avérer efficaces car l’École se vit alors reconnaître officiellement deux buts :

-         répandre l’instruction des sciences (mathématiques, physique, chimie…)

-         et former les élèves pour les applications des services publics.

 

Sous l’Empire, les choses changèrent du tout au tout ; l’École fut complètement militarisée et il ne fut plus question d’indépendance pour l’institution. Il a été dit que des élèves auraient manifesté des sentiments républicains qui auraient irrité l’empereur ; cela est douteux et apparaît comme un prétexte fallacieux (l’incivisme des élèves était déjà mentionné dès 1797...). En réalité, il s’agissait pour le Corse de briser toute velléité d’indépendance de la part de l’École et de la mettre au service de sa politique de guerre. Malgré plusieurs entretiens, Monge, en dépit de ses bonnes relations nouées avec le futur empereur lors de la Campagne d’Égypte, ne réussit pas à convaincre Napoléon de changer d’attitude ; fin 1804, l’affaire était définitivement classée : l’École passa du ministère de l’Intérieur à celui de la Guerre et un officier général fut nommé à sa tête ; quant aux élèves, ils étaient désormais casernés…

Ceux-ci étaient néanmoins assurés de recevoir une bonne formation faite par les meilleurs scientifiques du moment (toutes les élites enseignaient à polytechnique et on connaît depuis longtemps le contenu des programmes suivis par les élèves2) ; ils percevaient une bourse en fonction de leur niveau social et disposaient d’assouplissement pour le service militaire obligatoire ; s’il est outrancier de parler expressément de suppression du temps à l’armée, le régime pouvait difficilement envisager de voir se vider son École et des arrangements pouvaient se négocier… Le niveau du concours était déjà très haut puisque, par exemple, en mathématiques, il était exigé des élèves qu’ils possédassent les bases de l’arithmétique, de l’algèbre jusqu’à la résolution du IVe degré, de la théorie des séries, de la géométrie, de la trigonométrie, des séries, de la géométrie analytique et des sections coniques3.  

 

 

3. L’impact de la Franc-maçonnerie à l’École polytechnique      

 

 

Si l’on revient aux sources, c’est-à-dire à cette fameuse commission qui fut à l’origine de la création de l’établissement, force est de constater qu’elle contenait quelques francs-maçons dans ses rangs comme Monge, Fourcroy, Chaptal ou Hassenfratz… Les deux premiers qui furent généralement tenus comme les pères de l’École tentèrent d’y faire passer des idées nouvelles et progressives. Pour Monge, cela peut s’expliquer d’autant plus facilement qu’il avait réellement souffert de sa condition sociale à l’École du génie de Mézières où, bien qu’ayant inventé la géométrie descriptive, il n’avait pu accéder au rang de professeur et avait du se contenter d’une modeste position de conducteur de travaux. Quant à Fourcroy, victime d’injustices flagrantes de la part de la Faculté de médecine à ses débuts, on peut comprendre son besoin d’y avoir remédié en créant des unités plus objectives et enclines à professer d’autres valeurs.

Par ailleurs, le même Fourcroy, comme beaucoup de ses brillants collègues, avait enseigné dans les débuts des années 1780 au Lycée, à l’origine dénommé Musée, qui, après avoir été sous la direction de l’aéronaute Pilatre de Rozier, était sous celle de Montesquiou – Férenzac (lui-même au service du comte de Provence, futur Louis XVIII) qui surveillait de très près les programmes d’enseignement afin de leur donner un caractère progressiste. Si l’appartenance de ce Prince du sang à la Franc-maçonnerie est plus que probable, en revanche celle des deux directeurs du Lycée a bien été confirmée4. Il est difficile de franchir le pas en affirmant que le Lycée fut une annexe de la Franc-maçonnerie car les professeurs n’étaient pas tous francs-maçons ; par contre, la philosophie de l’établissement présentait beaucoup de similitudes avec celle pratiquée par les Frères comme l’a noté P. Chevalier dans son Histoire de la franc-maçonnerie5.

Ceci dit, il est peut-être plus juste de parler d’attitudes maçonniques au plan individuel que d’influence maçonnique en général au sein de polytechnique. A partir de 1805, il est clair que l’École ne ressemblait plus à ce qu’avait rêvé d’en faire Fourcroy dix ans plus tôt ; il avait perdu la bataille face à Laplace qui avait complètement mathématisé l’institution (la matière représentait alors 2/3 de l’emploi du temps des élèves ; de nombreux postes de professeurs en chimie avaient été supprimés et les laboratoires de chimie ne fonctionnaient au mieux, selon les cas, qu’à 50 % de leurs capacités) et écrit, en pure perte, pour se plaindre de la prépondérance des mathématiques. Pourtant l’illustre physicien était aussi un Fils de la Lumière…, ce qui n’empêchait pas, à priori, les luttes fratricides.

 

 

4. Conclusion

 

Il est indéniable qu’il existe des points communs entre les buts affichés par cet établissement prestigieux à sa création et les deux francs-maçons qui en furent les instigateurs. Ceux-ci voulaient rapprocher le savoir en général des gens qui allaient former les nouvelles élites républicaines et, dans le domaine de la chimie en particulier, après une approche dominatrice du phlogistique pendant une cinquantaine d’années, leur volonté était de se tourner vers un enseignement plus pragmatique où les manipulations devaient jouer un rôle important et plus en phase avec l’industrie afin de rattraper le retard sur le concurrent britannique . Hélas, pour des raisons idéologiques et politiques, l’École dévia de l’objectif initial qu’elle s’était fixée.

 

 

Notes 

 

1. Cf. Petit dictionnaire des chimistes de la Révolution et de l’Empire, Alain Queruel, Lettrage Distribution, 2000.

2. Cf. L’histoire de l’École polytechnique, A. Fourcy, 1828. Sur les vicissitudes de l’École, voir aussi l’excellent ouvrage de B. Belhoste : La formation d’une technocratie : l’École polytechnique et ses élèves de la Révolution au Second Empire, Belin, 2003 ainsi que les archives de l’établissement.

3. Voir la biographie de Gay-Lussac (Gay-Lussac, savant et bourgeois, Belin, 1991) où son auteur Maurice Crosland fournit des informations intéressantes sur les conditions de vie à l’École lors de ses balbutiements.

4. Pour ce qui a trait au Musée, on peut se reporter à la vie de Vauquelin (Vauquelin et son temps [1763-1829], pages 39-40, Alain Queruel, L’Harmattan, 1994) qui y a enseigné.

5. Cf. L’histoire de la Franc-maçonnerie, P. Chevallier, Fayard, 1975.  

 

                                                                   

        



02/06/2008
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